Pourquoi avez-vous organisé un contre-sommet de la Francophonie ?
La Francophonie, le nouveau mot pour la coopération, c’est le colonialisme ! La coopération n’a qu’un seul propos : c’est d’assurer la continuité de l’exploitation économique, la domination politique, l’occupation stratégique de nos territoires et le pillage de nos ressources naturelles. C’était au XVIe siècle le régime de l’exclusif, c’est-à-dire que tout ce que la colonie produit doit être exporté vers la métropole, et tout ce que la colonie importe doit venir de la métropole. C’était cela le pacte colonial.
Or, le colonialisme s’adapte aux circonstances selon les enjeux d’une époque. Il était difficile pour la France, au sortir de la seconde guerre mondiale, de continuer d’appliquer à l’Afrique les méthodes de l’occupation allemande ! Donc, le législateur colonial déguise son langage, arrondi ses contours, substitue la brutalité à une indépendance nominale octroyée à des territoires, dont la monnaie, la politique économique et financière, ainsi que la défense relève toujours de son autorité. Tout ce qui suit n’est qu’une mise en scène, avec sa rhétorique, sa théâtralité et ses mensonges. C’est pour sensibiliser l’opinion publique en Afrique subsaharienne et pour expliquer aux populations que sans une souveraineté nationale réelle, nous ne connaîtrons aucune amélioration de nos conditions d’existence, que nous avons organisé ce contre-sommet. C’est l’occasion pour nous de créer un Front africain de salut public, qui s’emploiera à dénoncer la subordination de nos «élites africaines» à
l’Elysée et aux milieux d’affaires.
Que reprochez-vous concrètement à l’Oif ?
Principalement deux choses. D’une part, l’Organisation internationale de la Francophonie est l’instrument de la domination coloniale que je viens de vous décrire. L’Elysée a aujourd’hui réussi à faire croire au monde que l’Oif est une organisation internationale, parce qu’elle compte soixantedix-sept pays membres. En réalité, l'Oif est née de l’ancienne Agence de coopération culturelle et technique (Acct) qui n’était que l’instrument du ministère de la Coopération créé par De Gaulle en 1959, comme l’Oif est aujourd’hui l’instrument du Secrétaire d'État chargé du Développement et de la Francophonie (le nouveau nom du ministre de la coopération). C’est une belle façade pour pouvoir aux noms des membres de l’Oif légitimer entre autres, la réélection des dictateurs africains favorable à l’Elysée et l’élimination de tous ceux qui représentent un obstacle aux intérêts français, et c’est pour cela que mon très cher ami, Charles Blé Goudé, dont le seul crime est d’avoir aimé son peuple, a été déporté devant la Cpi. Que voulez-vous que l’Estonie, la Lettonie, la Croatie, la Pologne, le Qatar, l’Egypte, la Thaïlande, L’Uruguay, l’Ukraine, la Moldavie, la Géorgie, la Roumanie, l’Autriche etc., qui sans être des pays francophones, sont membres de L’Oif, puissent penser de la validité de la réélection de Biya au Cameroun, de Bongo au Gabon et d’Eyadema au Togo? C’est parce que c’est l’Elysée qui tire les ficelles de cette marionnette qu’est l’Oif ! En second lieu, nous connaissons la nature des relations franco-africaines. Elles sont ponctuées par l'assassinat politique et les coups d'Etat militaires, et ce sont les hauts fonctionnaires de la cinquième République (Foccart, Messmer, Debré, Constantin Melnick, Alain Peyrefitte) qui le racontent. Nous connaissons aussi l'histoire qui nous unit à la France : C'est l'histoire du “Code Noir”, décret de Louis XIV qui régule l'esclavage aux colonies, transforme le noir en un bien matériel que l'on peut vendre et acheter, légitime les châtiments corporels pour les esclaves, y compris des mutilations comme le marquage au fer, ainsi que la peine de mort. C'est l'histoire de "l'Ecole des otages" de Saint-Louis qui, plus tard, est devenu "l'école des fils de Chefs", c'est le code de l'indigénat, c’est le travail forcé, c’est le massacre de Thiaroye le 1er décembre 1944, c’est la répression sanglante contre l’insurrection malgache de mars 1947 qui fit 89 000 victimes, c’est le massacre de Sétif en Algérie en mai 1945 qui fit 45 000 victimes, et je peux continuer indéfiniment sur ce thème. Ce que je veux dire par là, c’est que c’est par la violence et l’exploitation économique que la langue française a été introduite en Afrique. C’est pour faciliter la conquête coloniale en créant une classe d’évolués, de collaborateurs, que l’école française fut instituée. Elle n’est pas le résultat «d’un précieux héritage commun qui fonde le socle d’un ensemble pluriel et divers», comme voudrait le suggérer le préambule de la charte de l’Oif ! Mais, alors comment se fier à une organisation dont le postulat fondateur est une imposture ? La pluralité qu’elle exhibe cache mal le relativisme moral et la fausse hiérarchie des valeurs qui l’inspirent ! L’Elysée ne peut pas célébrer le rapprochement entre les peuples dans une mise en scène à cinquante-sept milliards de francs que nous avons emprunter, tout en nous humiliant dans ses sous-préfectures !
Quel est votre objectif final à travers ce contre-sommet ?
La perception que le monde a de l’Afrique subsaharienne doit changer, et elle ne peut changer qu’au gré de nos victoires. L’image d’une Afrique, «maintenue au dehors par l’étincelant infini de l’inorganisée générale», doit faire place à une Afrique souveraine, qui se prend en charge, et qui est capable de gérer son économie, son intégrité territoriale, et sa monnaie, sans aucune intervention extérieure. Nous ne pouvons pas célébrer l’homme africain, si notre image à travers le monde se résume à la famine, la guerre civile, l’incapacité à gérer nos économies et notre monnaie, à assumer notre souveraineté, à nous débarrasser de la corruption qui gangrène tous les aspects de la vie sociale. L’objectif, c’est de toucher l’opinion publique afin d’initier un changement de direction, de sortir de cette relation bipolaire avec la France, de trouver d’autres partenaires pour un nouveau départ.
Votre cause-sera-t-elle entendue ?
On ne s’inquiète pas de sa popularité, lorsqu’on a raison. On nous fait croire depuis des siècles que nous sommes des êtres inférieurs, incapables d’évoluer sans l’aide de la France qui nous est indispensable. Et parce qu’il faut civiliser ceux qui n’ont pas de civilisation, ceux qui n’ont pas de culture, ils ont inventé la mission civilisatrice. C’est cette mission civilisatrice, cette régénérescence des races inférieures par les races supérieures qui, selon Renan, fait partie de l’évolution providentielle de l’humanité, qui se perpétue à travers la coopération. La coopération ne nous a rien apporté. Nous étions au même niveau de développement que la Corée du Sud dans les années soixante-dix. Nous faisons partie, aujourd’hui, des pays les plus pauvres du monde. La stratégie de nos gouvernements repose essentiellement sur l’emprunt à taux d’intérêt variable pour financer des projets qui n’apportent rien à l’Afrique et à déléguer leur pouvoir à une puissance étrangère. Nos économies sous tutelles sont littéralement en faillite avec une dette qui s’élève pour le Sénégal seul à 30 41 milliards de F Cfa. Nous sommes passés d’une dette extérieure de 1200 milliards en 2006 à 3041 milliards en 2014, c’est-à-dire que nous avons triplé notre dette en moins de dix ans. Il serait suicidaire de ne pas le comprendre.
Mais, vous avez vu un mal fou à tenir votre contre-sommet...
Nous avons fait un récital de prières au niveau du cimetière de Thiaroye en hommage aux tirailleurs sénégalais. Nous comptions organiser un colloque à l'Ucad II, samedi à 10 heures, avec pour thème la Francophonie, c'est le colonialisme. Nous avions prévu d'organiser une marche pacifique et un concert à Place de l'Obélisque. Toutes les manifestations prévues ont été interdites par les autorités. Lorsque que nous nous sommes repliés à la Fondation Rosa Luxemburg, qui est un lieu privé, la gendarmerie a investi les lieux pour nous disperser. Quelle honte ! Nous allons nous concerter afin de définir la position à adopter. On nous a interdit de manifester notre opposition à un Sommet qui a pour objectifs d’aider à l’instauration de l’État de droit et aux droits de l’homme ; à l’intensification du dialogue des cultures et des civilisations ; et au rapprochement des peuples par leur connaissance mutuelle. C’est vous dire l’ampleur du paradoxe qu’est la Francophonie.
Après le contre-sommet, quelle sera la prochaine étape dans votre combat contre la Francophonie ?
Le contre-sommet de la Francophonie est un nouveau départ pour tous les mouvements politiques qui, en Afrique subsaharienne, veulent rompre avec le statu quo. Nous avons reçu énormément d’encouragements et d’adhésions de la part de ressortissants de l'Afrique de l'Ouest.
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