Le ballet des témoins se poursuit devant les Chambres africaines extraordinaires. Hier, la cour a recueilli les témoignages de deux présumées victimes qui ont chargé Habré et son régime.

C’est un vétéran de la guerre : Marabi Todjibédié est un ancien combattant des Forces armées nationales du Tchad. Il a participé à la bataille de Faya-Largeau en 1983. Voix grave, l’ancien soldat livre devant la cour, sa part de vérité sur les faits qui ont lieu à cette période. Il confirme la participation du Président Hissein Habré à cette guerre contre le gouvernement d’Union nationale du Tchad dirigé par Goukini Weidei, appuyé par les hommes de Kadhafi. «C’est lui-même (Hissein Habré) qui avait ordonné le transfèrement sur Ndjamena des prisonniers de guerre par avion», répond-il à la suite d’une des questions du Procureur général Mbacké Fall.

Passé cet épisode, Marabi Todjibédié relate son passage à la Dds puis à la prison dite «les Locaux». A la Dds, il était recruté comme garde-prisonnier. Son rôle, grommelle-t-il, consistait à faire la situation des détenus malades, et des morts ensuite, dresser un rapport qu’il remettait au directeur de la Dds de l’époque Saleh Younous. Cet ancien agent de la Dds révèle avoir assisté à des scènes de torture. «Ce sont mes éléments (5) qui ont torturé les prisonniers aux fins d’extirper des aveux aux détenus. Et comme j’étais un chef, j’assistais aux scènes», déclare-t-il, froidement. Indiquant les méthodes de torture, il évoque l’Arbatacha «celle qui consiste à attacher les pieds en haut avec la tête en bas».
Répondant toujours aux questions du Parquet, le témoin confirme une visite de Habré à la Dds : «J’ai vu le Président Hissein venir à la Dds en Djellaba s’entretenir avec le directeur Saleh Younous», déclare-t-il. Il est formel. Il ajoute que l’ex-homme fort de Ndjamena venait d’ailleurs deux fois par mois dans cette direction. Au bout de 6 mois, Marabi est transféré à la prison dite «les Locaux». Il y est nommé régisseur-adjoint. Son patron, Abba Moussa, étant illettré, lui se chargeait de faire les rapports tous les jours.
Abordant les conditions de détention, l’ex-combattant des Fant explique le manque de soins médicaux, la malnutrition et la surpopulation carcérale qui étaient, entre autres, les causes de décès. Ces conditions l’avaient, selon ses dires, tellement attristé qu’un jour, il a pris le risque de donner du pain et de la viande à des prisonniers. Cet acte lui a valu, dit-il, la prison. «J’amène les gens ici pour les faire mourir et toi tu les nourris», s’était plaint son patron Saleh Younous, relève-t-il.
La sentence n’a pas tardé pour le punir, selon le témoin. Il fut emprisonné dans cette même prison où il était régisseur-adjoint pendant un an et sept mois. Une période pendant laquelle, il exerçait le métier de fossoyeur avec Clément Abaifouta, Sabadet et d’autres codétenus. Il se souvient des trente corps récupérés à la prison de la gendarmerie qu’eux-mêmes avaient enterrés à la Plaine des morts. «Nous avions peur et chaque fois qu’on procédait à un enterrement, on croyait être les prochains cadavres», livre-t-il devant la cour. Il a continué à faire ce travail jusqu’à sa libération le 9 janvier 1985.

«20 responsables Hadjarais exécutés dans les locaux de la Dds»
Par la suite, Outman Moussa est revenu sur les années «sombres» du règne de Habré. Voix étreinte par l’émotion, Outman Moussa, un inspecteur de poste, a parlé des sévices que lui ont fait subir les membres de la Dds. Arrêté le 15 janvier par un commissaire de la Dds, le témoin dit être conduit dans un bureau sans lumière. C’est ainsi que le commissaire a ordonné à un agent de l’enfermer dans une cellule d’1 m² où il était resté jusqu’à 17h. Extrait de cette cellule, il a été soumis à un interrogatoire. Et selon l’inspecteur de poste, il lui a été demandé s’il est Hadjarai, s’il connaissait Idriss Miskin, ex-ministre des Affaires étrangère tué durant la «répression». Après ces questions, l’adjudant Abbras lui a demandé de regagner sa cellule où il était resté enfermé jusqu’en fin février 1989. Ce jour-là, relate-t-il, «à 16 heures 30, j’ai vu un groupe de 19 Hadjarais qui étaient arrêtés dans les locaux de la Dds. Quatre jours plus tard, un rescapé a confirmé leur exécution à la sortie de Ndjamena», a-t-il relaté. Il poursuit : «Il y avait trois prisonniers qui avaient les mains liées et la langue qui pendait à cause des tortures qu’ils avaient subies.» Même s’il n’a pas connu le même sort que ces détenus, Outman Moussa n’était pas mieux loti. Car il a eu à subir, indique-t-il, des souffrances morales. «On m’a jeté dans la cellule où se trouvaient ces trois détenus.» En réalité, son supplice moral ne faisait que commencer. «A minuit, un militaire est venu ouvrir notre cellule, il m’a demandé de sortir. Il m’a conduit jusqu’au bureau de Mahamat Saker dit Bidon qui m’a demandé les raisons de ma présence sur les lieux.» Et après avoir répondu qu’il ne savait pas, la menace du commissaire ne s’est pas fait attendre. «Nous avons un système pour te faire parler, si tu ne dis rien tu vas voir», a-t-il menacé. Le témoin a été en outre soumis à un autre interrogatoire la même nuit vers les coups de 4 h du matin avant d’être élargi de prison. Mais, une semaine après, les agents de la Dds sont venus le chercher à nouveau sous prétexte que c’est à Ndjamena qu’il doit être libéré. Il est resté 10 jours avant de retrouver la liberté le 23 mars 1989 sur ces instructions : «Vous êtes libre, mais il faut arrêter de faire de la politique.»

Comparution de Zakaria Fadul Kitir, proche parent de l’actuel Président du Tchad
«La famille Fadul a été décimée par le régime de Habré»
Les liens de parenté avec Idriss Deby  ont coûté cher à la famille Fadul. Ce Professeur d’université aurait perdu six frères, ses beaux-parents après le déclenchement de la rébellion par Idriss Deby et Hassan Djamous le 1er avril 1989.
Il assume sa proximité avec l’actuel Président du Tchad, Idriss Deby. Devant la barre, Zakaria Fadul Kitir, président de l’Association des victimes de répression politique au Tchad, déclare que sa famille était la plus touchée par la répression du régime de Habré. «Nous avons perdu 6 frères dans les geôles de Habré», se plaint le témoin. Il ajoute : «je suis le seul frère arrêté et sorti de prison en vie», note-t-il. Poursuivant son témoignage, Zakaria Kitir note que même sa belle-famille n’a pas été épargnée. «Les beaux-frères ont subi le même sort. Ce qui fait, explique-t-il, que toutes mes sœurs sont devenues veuves. Mes beaux-parents également ont été victimes de cette répression tous azimuts.» «Pourtant, mes frères tués ne faisaient pas de la politique», souligne-t-il. A l’en croire, «tous ont été arrêtés alors qu’ils exerçaient leur métier». Il donne son exemple : «Mon arrestation est intervenue alors que j’étais au département Linguistique de l’université de Moundou. C’est un agent de sécurité qui est venu me cueillir avant de m’embarquer dans une voiture.» Arrivé à la Dds, il dit avoir subi un interrogatoire : «les agents de la Dds voulaient savoir si j’étais apparenté à Deby ou Hassan Djamous», précise-t-il. Après, on lui a notifié son arrestation et il a été placé dans une cellule exiguë avec un autre détenu. «J’ai fait 15 jours dans cette prison. J’ai dû mon salut qu’aux pressions des amis français, américains de la Croix rouge et de quelques ambassadeurs», explique-t-il. Revenant sur les conditions de détention, il indique être devenu méconnaissable lors de son élargissement de prison. «Je n’étais plus que l’ombre de moi», dit-il.

Le Quotidien

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